Safran investit 280 M€ au Maroc : analyse des enjeux industriels et économiques
Safran investit 280 millions d’euros au Maroc pour une usine de trains d’atterrissage. Au-delà de l’annonce industrielle, ce projet révèle des enjeux stratégiques majeurs pour l’emploi, la montée en gamme et l’attractivité du Royaume.
Safran au Maroc : ce que révèle l’usine de trains d’atterrissage sur la nouvelle trajectoire industrielle du Royaume
Safran franchit un nouveau cap au Maroc. Le groupe aéronautique français, via sa filiale Safran Landing Systems, a officialisé la création d’une usine de trains d’atterrissage près de Casablanca, pour un investissement annoncé à 280 millions d’euros. L’installation, présentée comme l’une des plus importantes du groupe sur ce segment, doit soutenir la cadence de production de la famille Airbus A320 et préparer les générations futures d’avions moyen courrier. La mise en production est attendue à l’horizon 2029.
Derrière l’annonce, le projet raconte une histoire plus large : celle d’un Maroc qui ne veut plus seulement accueillir des ateliers de sous-traitance, mais s’ancrer durablement dans des maillons plus techniques, plus certifiants et plus difficiles à déplacer des chaînes de valeur mondiales.

Un investissement industriel qui n’est pas “un site de plus”
La nature même de l’activité visée fait la différence. Le train d’atterrissage est l’un des ensembles mécaniques les plus critiques d’un avion, soumis à des contraintes extrêmes, encadré par des normes de certification exigeantes, et fortement sensible aux exigences de qualité et de traçabilité. En installant à Nouaceur une usine intégrant usinage de précision, assemblage, essais et certification, Safran projette au Maroc un savoir-faire qui dépasse largement l’assemblage simple.
Le site serait implanté dans la zone Midparc (Nouaceur), écosystème conçu précisément pour agréger industriels, fournisseurs, logistique et formation dans l’aéronautique. Plusieurs médias indiquent une ambition de 500 emplois qualifiés à terme et un fonctionnement annoncé en énergie 100% décarbonée, un signal important pour des donneurs d’ordre de plus en plus contraints par les objectifs ESG et la pression réglementaire européenne sur l’empreinte carbone des chaînes d’approvisionnement.
Pourquoi le Maroc, maintenant ?
L’argument du coût de la main-d’œuvre est réel, mais il n’explique pas tout. Ce projet s’inscrit dans une période où l’aéronautique mondiale vit sous tension : montée en cadence, pénuries sur certaines pièces, fragilité logistique, et besoin de sécuriser des sources de production fiables. Les industriels cherchent des sites capables d’absorber du volume, d’offrir une qualité stable, et de réduire les risques de rupture.
Le Maroc coche plusieurs cases, et pas seulement géographiques.
D’abord, l’écosystème existe déjà. Selon Reuters, le secteur aéronautique marocain regroupe environ 150 entreprises, emploie 25.000 personnes, et les exportations du secteur auraient progressé de 26,4 milliards de dirhams en 2024 à 29 milliards de dirhams en 2025.
Ensuite, Safran n’arrive pas en terrain vierge. Le groupe communique depuis longtemps sur sa présence industrielle au Maroc, notamment à Nouaceur, sur des activités déjà intégrées à plusieurs programmes aéronautiques.
Enfin, l’annonce de février 2026 s’inscrit dans une séquence d’investissements. Dès octobre 2025, Safran avait signé des accords pour une ligne d’assemblage moteurs Airbus et une activité de maintenance et réparation, toujours autour de Casablanca et de Midparc. Autrement dit, ce n’est pas un pari isolé, c’est une trajectoire.
L’enjeu réel : monter dans la chaîne de valeur, pas seulement attirer des usines
Pour un pays, l’impact économique d’un investissement industriel ne se mesure pas uniquement au nombre d’emplois directs. La question centrale est : combien de valeur reste localement, et combien de compétences s’accumulent au fil des années ?
Un site de trains d’atterrissage peut créer un effet d’entraînement de trois façons.
La première est la densification du tissu de fournisseurs. Si Safran localise progressivement une partie de ses achats industriels (usinage spécialisé, traitements de surface, outillage, métrologie, maintenance industrielle), des PME marocaines peuvent monter en gamme, à condition d’atteindre les standards qualité et de certification. C’est difficile, mais c’est exactement ce qui crée des “champions” industriels.
La deuxième est la formation. Un site de haute technicité tire la demande vers des profils plus rares : techniciens d’usinage de précision, méthodes, qualité, contrôle non destructif, industrialisation. Si l’écosystème formation suit, le pays ne gagne pas seulement un projet, il gagne un stock de compétences transférables à d’autres industriels.
La troisième est la crédibilité. Dans l’aéronautique, les décisions d’implantation s’appuient fortement sur les références industrielles. Un site Safran Landing Systems de grande taille à Nouaceur devient un argument commercial implicite pour attirer d’autres acteurs du même univers.
Ce que le projet change pour l’attractivité du Maroc
Dans la compétition mondiale, l’enjeu n’est plus uniquement “attirer des IDE”, mais attirer les bons, ceux qui créent des effets de réseau. Le Maroc vise depuis des années un scénario similaire à l’automobile : une base industrielle exportatrice, structurée en clusters, capable de se renforcer par paliers.
L’aéronautique suit la même logique, mais avec une contrainte supplémentaire : les barrières d’entrée techniques sont plus hautes. C’est précisément pourquoi l’annonce est significative. Reuters rapporte que l’usine doit aider Safran à soutenir la production A320, mais aussi à se préparer aux prochaines générations d’appareils. Cela indique que le site est pensé pour durer et évoluer, pas seulement répondre à un besoin ponctuel.
Les points de vigilance
Un projet aussi structurant comporte aussi des risques, qu’il faut regarder sans storytelling.
Le premier est la dépendance aux cadences et cycles de l’aéronautique mondiale. Si la demande ralentit, les volumes peuvent se contracter. La solidité du modèle dépend alors de la capacité du site à rester compétitif et à capter de nouveaux programmes.
Le deuxième est le défi de la montée en compétences. Les emplois annoncés sont qualifiés, mais la qualification ne se décrète pas. Si la formation technique et la rétention des talents ne suivent pas, la promesse peut se heurter à un mur de ressources humaines.
Le troisième est la profondeur de l’intégration locale. Tout l’enjeu sera de transformer l’usine en plateforme entraînante, et non en îlot industriel performant mais relativement fermé sur ses approvisionnements internationaux.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois
Trois indicateurs donneront rapidement la mesure réelle du projet.
D’abord, la feuille de route fournisseurs : quelles familles de pièces et de services seront progressivement localisées. Ensuite, les partenariats formation : quels dispositifs concrets seront déployés, avec quels volumes, et quels métiers ciblés. Enfin, la trajectoire énergie : l’annonce d’une alimentation décarbonée est un signal fort, mais l’exécution devra être suivie, car ce point devient un critère de compétitivité dans les appels d’offres.
Safran investit au Maroc, mais le Maroc, lui, investit dans une option stratégique : celle d’un ancrage plus profond dans les industries complexes. Le projet de Nouaceur n’est pas seulement une bonne nouvelle. C’est un test de maturité pour un écosystème qui veut prouver qu’il peut absorber, stabiliser et développer des activités industrielles de tout premier plan